Veut-on tuer la presse imprimée et les marchands de presse ?
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Société #Débat

Veut-on tuer la presse imprimée et les marchands de presse ?

10.06.2020
Déjà plombée par le basculement numérique, la situation de la presse imprimée s’aggrave par l’étouffement de sa distribution sur tout le territoire national : 1 200 points de vente sur les 21 000 nationaux ne sont plus servis depuis le 11 mai ! Culture Papier appelle le Ministre de la Communication et tous les démocrates de bonne volonté à organiser, au plus vite, de nouveaux Etats généraux de la presse. 

A la recherche d’un modèle économique numérique fiable

Déjà, la diffusion des titres papier avait baissé en 2019 de 3,6%, tandis que celle des versions numériques a bondi de 24%. Les grèves, puis le COVID ont accéléré la spirale mortelle qui affecte l’ensemble de l’écosystème de la presse imprimée : publicité et ventes évanouies, distribution limitée ou arrêtée, concurrence et captation des médias digitaux. « Cela marque, pour l’historien Patrick Eveno dans un entretien sur France Culture le 5 mai, la victoire définitive du numérique sur le papier mais aussi de l’abonnement sur la vente au numéro et sur le financement par la publicité. Ce sont les deux victoires que l’on pressentait depuis fort longtemps et qui s’accentuent à l’épreuve du confinement. »

Les recettes du digital, tant en termes d’abonnements proposés à prix discount que publicitaires sous formes de régies confiées aux prestataires de « bas de page » type Outbrain, ne compensent pas la perte de recettes de l’imprimé et détournent leurs lecteurs. Même si on assiste à l’augmentation spectaculaire de fréquentation des sites : à titre d’exemple : +129% du Monde par rapport à sa moyenne de 2019, ou 91% pour Le Parisien.

 

Une reprise étouffée par une réelle prise en otages

Les éditeurs qui se battent pour imprimer et relancer coûte que coûte leurs journaux doivent faire face désormais à une grève jusqu’au boutiste qui privent les kiosques de journaux à vendre. Pour se faire entendre, les grévistes, depuis la liquidation judiciaire immédiate des SAD et Soprocom, filiales de Presstalis, n’hésitent plus à saboter toute tentative de distribution directe !  Pour des conséquences dramatiques sur la distribution sur tout le territoire national :

  • 1 200 points de vente sur les 21 000 nationaux ne sont plus du tout servis en presse depuis le 11 mai, (les 3 zones de distribution de Marseille, Toulon et Lyon) dont 850 indépendants (voir la galerie de photos). Quant à la Corse, elle est totalement privée de quotidiens nationaux depuis 82 jours !
  • Sans oublier 5 000 autres uniquement servis dans le cadre de « plans de secours » très imparfaits et irréguliers…

 

Sans réaction forte et urgente, les points de vente sont condamnés à terme.

F. Prudhon CP 69000

Et avec ces véritables magasins culturels de proximité, une mission démocratique et culturelle d’intérêt général comme le rappelle Daniel Panetto, président de Culture Presse représentant des commerçants des loisirs et de la presse : « La continuité de la distribution, je le répète, doit absolument être assurée. Outre l’enjeu économique des 22 000 très petites entreprises et des familles qu’elles font vivre, il s’agit là ni plus ni moins que de la garantie d’un service public et de la liberté de la presse, le véhicule de la culture et de la démocratie en proximité dans notre pays ».

 Sauver la distribution, c’est conformer une mission démocratique et culturelle d’intérêt général

Tuer la vente au numéro, c’est mettre en danger notre démocratie

C.Pécout CP 33500

Veut-on un monde où l’information n’est dispensée que, au mieux, par le flux des chaînes d’information continue (qui ont le mérite de nous informer sur l’instant), au pire les réseaux sociaux qui enferment ces visiteurs dans des boucles d’opinion et d’algorithme, sans échappatoire !

Dans une presse 100% digitale, où trouver le temps du recul, de l’attention et de la réflexion nécessaires ? Où trouver le modèle économique qui assure une réelle indépendance éditoriale ?

L’enjeu de la distribution est intrinsèque à la liberté de la presse comme le déclarait Émile de Girardin, l’inventeur de la presse moderne : « Les rédacteurs d’un journal ont d’autant moins de liberté de s’exprimer que son existence est plus directement soumise au despotisme étroit de l’abonné ; qui permet rarement qu’on s’écarte de ce qui l’est habitué à considérer comme des articles de foi ».  Si l’abonnement conforte le modèle économique des éditeurs, il a aussi besoin de la ressource des clients de ces merveilleux magasins culturels de proximité qui sont autant de lieux de vie, de diversité et d’échanges nécessaire aux territoires, aux villages et aux places….

Veut-on une presse digitale consommée individuellement et uniquement détenue par des groupes ou fortunes dont ce n’est qu’une activité économique accessoire mais souvent essentiel pour leur navigation dans les allées du pouvoir ou leur image ?

 

L’urgence de nouveaux « Etats généraux de la presse »

Loin des querelles délétères, Il est nécessaire que l’écosystème de la presse travaille avec l’État pour établir les priorités démocratiques (pluralité, indépendance), culturelles (complémentarité imprimé/digital) et sociales (maillage du territoire par une distribution de proximité). Les cadres d’un « new deal » sont en place avec la mission, présidée par la députée Florence Provendier (lire interview), et les idées ne manquent pas comme l’organisation d’ « Etats généraux de la presse » suggérés par Thierry Saussez (lire interview) qui les avaient lancés en 2008 sous la présidence Sarkozy, pour déjà « gagner la bataille de l’écrit ».  Ou encore faire de l’imprimé, une « Grande cause nationale » !

Pour Culture Papier, la renaissance doit s’enclencher rapidement autour de trois fondamentaux :

  • la presse a besoin de la complémentarité imprimé/digital,
  • son économie, d’indépendance,
  • et les territoires de réseaux, de magasins culturels de proximité.

N’oublions pas, malgré la force du digital, que l’imprimé facilite et encourage le recul, l’attention et l’échange, trois vertus cardinales pour une vie démocratique revivifiée, et pour nous protéger de toutes (les) dictatures des images et des réseaux.

 

Patricia de Figueiredo, Rédactrice en chef, et Olivier Le Guay, Directeur de la rédaction du Magazine Culture Papier – 10 juin 2020


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