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Iréne Jacob, auteure et actrice


Le Livre est une culture

Actes Colloque Culture Papier : #Lepapier au futur
Parole d’auteure

 

Irène Jacob est comédienne, Prix d’interprétation à Cannes pour « La double vie de Véronique » de Krzysztof Kieslowski. Elle a joué sous la direction de Louis Malle, Michelango Antonioni, Paul Auster, et récemment au théâtre, dans une mise en scène de Thomas Ostermeier. Son premier roman « Big Bang » a été publié fin 2019.

 

Comment le papier s’intègre-t-il dans votre vie professionnelle, qu’est-ce qu’il signifie pour vous ?

Le papier est nécessaire dans notre métier. Lorsque je lis une pièce de théâtre, je travaille sur le manuscrit, j’écris des annotations  et je l’emmène partout avec moi. Pour un film, nous recevons des scénarios miniatures pour que les acteurs puissent les prendre avec eux. J’y note les intentions du metteur en scène, mes déplacements, les numéros de téléphone de chacun, des rêves, des lectures associées. Je garde ensuite ces scénarios et quand je les retrouve, cela me replonge dans le travail d’alors.

Je n’ai jamais vu un comédien apprendre un rôle sur une tablette. Comme la plupart de mes amis comédiens, je commence aussi par écrire le texte sur un cahier pour l’apprendre. Godard disait : « Pour qu’un comédien puisse incarner un texte, il faut d’abord qu’il l’écrive de sa main, pour repasser par le chemin de la main de l’auteur qui l’avait écrit. En l’écrivant, le texte pouvait repasser par le corps et de nouveau s’incarner ».

 

Quand j’ai passé les essais pour La Double vie de Véronique, nous avons travaillé sur une scène où Véronique lisait le livre d’un auteur dont elle tombait amoureuse. Le metteur en scène Krzysztof Kieslowski m’avait demandé  de lire le livre d’une façon à le suggérer et aussi que ce livre parlait de cigares ». Je lui ai dit : « Ah bon ?! mais comment ? » Il m’avait répondu : « C’est toi qui es comédienne, tu vas trouver des propositions. » Alors je me suis allongée sur le lit, je lisais le livre, je soufflais sur les pages, je souriais. Et ce livre devenait un partenaire, un objet transitionnel, il devenait la présence même de mon amant.

 

Vous êtes sensible à l’objet-livre ?

Livres de chevet, de voyage, de recettes, d’art, d’aventures, romans… Les livres sont une compagnie, ont une atmosphère, une ambiance. En entrant dans une bibliothèque, on se sent entouré, protégé, invité, inspiré. Entrer dans le métro ou dans un café et voir son voisin lire un livre est un sentiment rassurant, calme, on se penche, on lit le titre, on essaie d’imaginer la personnalité du lecteur par son livre…  Une librairie invite à la flânerie, on vient à la rencontre d’un livre inconnu,  on regarde  la couverture, le sujet, on le feuillette, on flirte, on fait un peu connaissance, on s’apprivoise… Le livre peut devenir l’objet d’une collection : que ce soit enfant, des « Astérix », des « Oui-Oui » et plus tard, le plaisir de rassembler sur une même étagère l’œuvre complète de quelques auteurs favoris pour qu’un dialogue se poursuive, par leur seules présences dans une chambre…

 

Le livre porte l’empreinte dès sa lecture, il est corné, annoté, tatoué de thé, de café, de chocolat, il a une odeur. On peut laisser un livre à la fin des vacances, à l’attention des vacanciers suivants. Il y a aussi les livres qu’on emmène dans sa valise et qu’on ramène sans même les avoir lus mais en les ayant promenés.

 

Quand j’entre dans une chambre d’hôtel, je commence par y exposer mes livres, comme une présence amie, une touche personnelle. Une étagère de livres, c’est une fenêtre ouverte sur un monde imaginaire, ce sont des madeleines porteuses de souvenirs, c’est une horloge au salon qui dit : « viens, je t’attends, un jour tu m’ouvriras, tu me liras. » …

Le livre est un merveilleux cadeau à offrir, avec la possibilité d’écrire un mot personnel sur première page. Il y a aussi ces livres reçus en héritage, où on retrouve avec émotion les annotations du lecteur précédent, comme un dialogue renoué et rendu possible par la lecture commune du même objet. Au décès de mon père, nous avons trié ses livres, certains ouvrages scientifiques ont été donnés au CERN, d’autres à des associations, mais j’en ai gardé beaucoup chez moi, en son souvenir.

 

Vous faîtes beaucoup de lectures publiques, comment percevez-vous cette lecture à haute voix ?

La lecture partagée à haute voix se développe beaucoup en France, dans des festivals de lectures, des salons du livre, à l’occasion des sorties littéraires, je participe souvent au « Marathon des mots ». Ces manifestations donnent un caractère convivial, festif à la lecture. L’idée est de donner en une lecture d’une heure, l’envie au spectateur de lire ensuite le livre. Ces lectures ne sont pas très chères parce qu’il n’y a pas de décor et beaucoup de municipalités investissent volontiers ce projet. Les spectateurs voyagent parfois aussi bien pendant une lecture qui dure une heure que devant un spectacle. Les auteurs peuvent signer leurs livres ensuite et bavarder avec les lecteurs. Le livre devient une possibilité d’échange, de rencontre.

Quand je travaille un texte pour une lecture à la radio ou dans un festival, j’annote ce texte comme une partition de musique, je note les temps, les silences, les énumérations, j’entoure les sujets quand les verbes suivent loin derrière, je trace parfois dans la marge la longueur d’une pensée. J’offre souvent mon texte à un spectateur à la fin.

 

Vous avez des enfants, de quelle manière les livres les ont captés ?

La littérature jeunesse fait appel aux sens. Certains livres pour enfant se goûtent et certains font « coucou », « coin-coin » ou de la musique. Mes enfants ont même eu des livres qui allaient dans l’eau, flottaient au milieu des bulles, des livres-jouets, livres-jeux, livres de coloriages, magasines de voyages, livres-doudous, des livres-amis qui peuvent rappeler la présence de la mère, d’un professeur, d’une histoire, quelque chose avec lequel on peut rire, apprendre, s’évader, se réconforter, s’endormir.

 

 

Vous rendez-vous souvent en librairie, dans des bibliothèques ?

La présence des bibliothèques dans les lieux de vacances, les librairies de quartier sont importantes. Aux Abbesses, celle tenue par Marie-Rose propose des rencontres, des lectures etc.  J’ai la chance d’être une amie de Paul Auster avec qui j’ai travaillé dans un film, et il me disait : « Vous avez tellement de chance en France nous, aux États-Unis, beaucoup de librairies de quartier ont disparues, à cause des grosses librairies de grande surface». Le prix unique du livre a permis de les maintenir en France. Les librairies sont des lieux ouverts, des lieux de sociabilité, de rencontre. Ma mère a fait partie d’un « groupe de lecture » qui s’échange des livres chaque semaine. Sortir son livre de son sac, le regarder, l’échanger, en parler. J’ai ressenti un sentiment fort de voir mon livre imprimé, de le voir s’incarner après l’avoir écrit, de le voir en librairie, de pouvoir le dédicacer.

 

Puisque vous parlez de votre livre « Big Bang » dans lequel vous racontez la perte de votre père, un célèbre physicien qui arrive en même temps que l’annonce de votre grossesse. Pourquoi avoir voulu écrire un roman plutôt qu’un scénario ? C’est pour laisser une trace justement d’un objet physique ?

Depuis longtemps j’écris des notes sur des carnets : des portraits de réalisateurs, de mes grands-parents, des rêves, des pensées, mes enfants… J’avais écrit un carnet sur ma grossesse, j’avais un carnet sur les physiciens que j’avais rencontré dans mon enfance, ayant grandi à côté du CERN… Je voulais parler dans ce livre du deuil d’un parent et la naissance d’un enfant, de l’incroyable aventure de notre origine et celle de notre univers… C’était un livre intérieur, dont j’explorais la forme en l’écrivant. Les physiciens quantiques explorent un monde invisible et souvent bien inconnu dont le mystère nous ressemble. L’infiniment grand rejoint l’infiniment petit ? C’est une loi incroyable non ? C’est un livre que j’ai écrit pour entretenir avec mon lecteur un moment de conversation intime, comme un longue nuit blanche où on parle de tout. Je l’ai fait en prenant mon temps – l’écriture le permet- et j’ai vécu ce passage au livre comme une plongée et une performance physique, j’ai eu beaucoup d’adrénaline et d’émotions en l’écrivant.

 

Comment avez-vous écrit « Big Bang » ?

Je suis partie de notes prises sur des carnets, puis j’ai réécrit sur l’ordinateur dans mon lit, sur ma table de cuisine, dans le train… Il m’est arrivé d’aller dans un café pour écrire. Et souvent, j’allais auprès du garçon de café pour m’excuser parce que si on se mettait tous à sortir nos ordinateurs dans les cafés, ce serait bien triste. Alors qu’inversement si tout le monde lisait ou écrirait sur du papier, ce serait plutôt gai. Le livre porte en lui une sociabilité, un rapport amical, social, humain, invitant que la tablette n’a pas.

 

 Une dernière remarque ?

Pendant les guerres des livres ont été brûlés pour détruire la liberté d’être et de penser. Le livre est une culture, une identité, une émancipation, le témoin de notre histoire. Certaines dictatures ont voulu les détruire, les interdire. Vous êtes là aujourd’hui dans ce colloque pour les défendre et c’est important de le faire.