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[Le web ne suffit pas] Où sont passés les GAFAM ? se demande Christine Kerdellant

23.04.2020
Christine Kerdellant, directrice des rédactions de L'Usine Nouvelle, L'Usine Digitale, Industrie & Technologies, Bip et Enerpresse. L’auteure d’une quinzaine d’essais et de romans dont "Dans la Google du loup" paru en 2017 est convaincue qu'un effet rattrapage de l’imprimé peut se produire dans les mois qui viennent.

Quel rôle le papier a-t-il tenu dans votre confinement ?

J’écris un nouveau livre pendant mes week-ends, une biographie romancée de Gustave Eiffel. Je me suis également plongée dans quelques romans que j’avais apportés avec moi. Concernant L’Usine nouvelle, le dernier numéro imprimé est sorti au tout début du confinement. Puis comme les abonnés ne le recevaient plus, il a été mis « en feuilletable » numérique sur le site sous format PDF. La reprise de la parution papier est prévue pour juin.

La parution imprimée est nécessaire car nous perdrions beaucoup d’abonnés si nous gardions uniquement la version sur notre site.

 

Quel rôle le papier pourrait jouer dans la reprise ?

Le télétravail impose des journées éprouvantes devant les écrans et au téléphone. La dimension plaisir du papier au travail a disparu en ce moment aussi. Le soir, le lecteur aspire à renouer avec les livres, les magazines.
Internet a démontré son efficacité dans divers domaines : la télémédecine, le télé-enseignement, le télétravail qui vont sans doute se développer à l’avenir, mais je ne crois pas à une explosion du livre numérique.
Chez les marchands de journaux, les magazines qui font rêver ont continué de se vendre. Par exemple, les ventes papier du magazine Géo se sont très bien portées et les abonnements ont beaucoup augmenté.

Nous pouvons assister à un effet rattrapage de l’imprimé dans les mois qui viennent.

 

Quels types d’innovations espérez-vous ?

Les emballages – et particulièrement le plastique – reviennent en force. Nous avons redécouvert beaucoup de métiers indispensables, ceux de l’emballage en particulier, que ce soit pour le gel hydro alcoolique ou les aliments. Cela fait partie des secteurs revalorisés. Dans notre groupe, le magazine Néo Emballage a eu beaucoup de sujets à traiter ! Les entreprises de cellulose doivent se positionner avec de nouvelles initiatives sur ce créneau porteur.

 

Quelle est votre proposition pour que le papier ait sa place dans le ‘capitalisme numérique’ ?

Pour une marque média comme L’Usine nouvelle, mais cela est valable pour la plupart des magazines, on peut dire en simplifiant que le papier représente l’influence, le numérique, la puissance et le hors-média, les revenus.
Nos magazines sont présents dans toutes les usines, le magazine tourne et a une durée de vie beaucoup plus longue que sa périodicité. Mais l’audience globale est bien supérieure sur le web. Durant cette période de confinement, nous avons enregistré jusqu’à 4 millions de visiteurs uniques mensuels, ce qui est énorme, puisque nous nous situions avant à 2,8 à 3 millions. En sachant que ce ne sont pas forcément les mêmes personnes qui vont sur le numérique et celles qui lisent le magazine. Quant aux revenus, ils viennent de plus en plus des conférences, trophées, mastersclass, webinaires…

 

Dans votre essai critique ‘Dans la Google du loup’, vous brossiez l’accélération du processus de domination des GAFAM. Or l’un de vos récents éditos fait état de leur très faible participation dans la crise, pour vous demander où sont passés les « sauveurs du monde » ?

Google voulait « tuer la mort » en mettant de gros moyens et en soutenant le transhumanisme… L’IA devait remplacer le médecin… La technologie devait tout résoudre… Mais nous n’avons pas vu nos solutionnistes à l’œuvre pendant cette période ! Ils n’ont pas davantage utilisé leurs monceaux de liquidités pour aider, sur le terrain… Apple possède 250 milliards de trésorerie, Google a plus de 100 milliards, or ils n’ont rien fait de spectaculaire tandis que le patron de Twitter, Jack Dorsey, a donné un milliard à titre personnel ! Pendant ce temps, beaucoup de TPE et de PME fabriquent des masques, du gel, bref se mobilisent.

Ce que je crains, c’est que les GAFAM profitent de la crise sans rien donner en retour.

Les logiciels de Google sont utilisés pour le télé-enseignement, ceux de Microsoft, pour le télétravail, Facebook prospère et Amazon aussi (sauf en France, où il a été épinglé pour les conditions de travail), tandis que leurs procès au nom de la loi anti-trust aux États-Unis ont été suspendus ! Bref, les GAFAM ont tout gagné pendant cette période. Ils se développent tranquillement, sans aider l’humanité à se sortir de cette catastrophe. Je pense que leur image en sera durablement écornée. Google avait déjà reculé dans le classement des entreprises préférées des diplômés. Ses salariés commençaient à ruer dans les brancards lors des séances ouvertes du vendredi à Mountain View… Cette crise pourrait accélérer les choses.

 

Mais est-on capable de faire des outils concurrents européens ?

Visiblement non. Ce sont des outils Microsoft ou Google que nous utilisons. Mais il est possible d’espérer : Qwant a progressé, il est désormais le moteur de recherche par défaut sur Huawei. C’est bien de leur faire des procès mais c’est encore mieux que l’Europe leur crée des concurrents.

 

Est-ce que cette crise va faire prendre conscience de la nécessité de relocaliser certaines parties de notre industrie ?

Les relocalisations avaient déjà timidement commencé à cause du prix de la main d’œuvre en Chine qui a été multiplié par dix, du numérique qui augmente la productivité des petits sites et rend inutile l’effet de taille, des barrières douanières et des contraintes de « sustainability »…Tout cela milite pour le rapprochement des sites de production de leurs marchés. Le mouvement devrait s’accélérer, même s’il ne faut pas rêver d’une relocalisation massive. Certains approvisionnements sont trop dépendants de l’Asie. Les médicaments et les principes actifs sont partis en Chine ou en Inde car leur fabrication entraînait une pollution non compatible avec notre réglementation. Mais l’Europe peut jouer son rôle.

 

Et dans le domaine du livre, les livres complexes ?

Les Français dans les sondages disent qu’ils sont prêts à payer un peu plus cher pour des biens fabriqués en France, on peut donc rêver de relocalisation dans certains secteurs, surtout si des ruptures de chaîne d’approvisionnement se sont produites. Pour les médicaments, bien sûr, et – pourquoi pas – pour les livres à forte valeur ajoutée ?

 

Propos recueillis le 23 avril 2020 par Patricia de Figueiredo


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