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« Le zéro papier n’existe pas » par Yoan Riviere


La citation qui donne son titre à cet article, entendue durant un petit-déjeuner Culture Papier, s’imposait d’autant plus qu’au mépris de la réalité de la vie en entreprise, le slogan promettant l’éradication totale du papier dans la sphère professionnelle continue d’être promu, de façon plus ou moins fallacieuse. D’où la nécessité pour Yoan Rivière, Rédacteur en chef du magazine Acteurs de la Filière Graphique, d’en relativiser la portée et d’en déconstruire les outrances…

De l’argument écologique à l’argument économique

 

« Le taux de recyclage global est de 82 % mais il tombe à 50 % pour les papiers de bureaux et à 55 % pour les papiers des ménages. Pour le cas des papiers de bureau, l’impulsion doit venir du chef d’entreprise » rappelle Pascal Gennevièvre, Président de Federec Papiers-Cartons, directeur délégué Veolia Propreté France Recyling. Il n’avait d’autre choix que de « rabâcher » – le terme exact est malheureusement celui-là – les contre-arguments de circonstance face aux sempiternelles attaques pointant, encore et toujours, les prétendus impacts environnementaux générés par l’industrie papetière. « Le zéro papier ne sauve pas les arbres » se lasse-t-il ainsi presque de répéter… Un air de déjà entendu ?

Très largement décimées par un changement anarchique d’affectation des sols, visant à développer l’agriculture migratrice (c’est-à-dire le défrichement des surfaces boisées à des fins agricoles) ainsi que l’élevage, les forêts primaires, principalement amazoniennes, souffrent en effet moins d’être mal exploitées/gérées (c’est heureusement de moins en moins le cas) que d’être purement et simplement détruites. « Pourquoi alors ne toujours viser que le papier ? Pourquoi pas de zéro plastique ? De zéro acier ? De zéro aluminium ? » s’agace le Directeur délégué Recyclage et valorisation chez Veolia… Probablement parce que le papier ramène de façon quasi-organique, par sa matière-même, aux arbres dont il est issu, rappelant ainsi constamment au consommateur final d’où vient le produit qu’il manipule, quand consommer des aliments ne pousse par exemple pas spontanément à associer ce qu’on mange à des dégâts environnementaux collatéraux.

A ceci est évidemment venu s’ajouter la campagne de culpabilisation visant l’utilisation que nous faisons tous du papier, le but étant là encore de nous enjoindre à y avoir de moins en moins recours, pour des raisons vertes de façade… Car il n’en est plus guère fait mystère : les initiatives de dématérialisation des documents, parfois poussées jusqu’au vœu pieu du « Zéro papier » découlent très majoritairement d’une volonté de supprimer les coûts associés.

« Pour autant, nous avons besoin d’une gestion durable des forêts et du papier » recadre Pascal Geneviève. « Dans cette optique, le recyclage est une évidence : la fibre cellulosique peut être recyclée au moins 5 fois » rappelle-t-il, avant d’en détailler l’avancement en France : « Le taux de recyclage global est de 82 % mais il tombe à 50 % pour les papiers de bureaux et à 55 % pour les papiers des ménages. Pour le cas des papiers de bureau, l’impulsion doit venir du chef d’entreprise » souligne-t-il, rappelant dans la foulée que « l’arrêté du 10 mars 2016 impose déjà à toutes les entreprises de plus de 20 salariés de trier leurs papiers ».

Mais force est de constater que peu ont connaissance de cette obligation légale, laquelle n’a de fait pas encore eu les effets escomptés… Encore qu’ils soient, toujours selon Pascal Geneviève, toujours fondamentalement limités par une demande de papiers recyclés encore inférieure à la collecte, certes limitée à 50 % du gisement mais malgré tout excédentaire. « On constate toutefois que la demande augmente sur certains segments » reconnaît-il malgré tout, ainsi convaincu qu’il est à la fois possible et souhaitable, de collecter plus et mieux.

Entre rationalité et libre choix ?

 

Selon Cyril Hergott, cofondateur de Riposte Verte, coauteur du PAP50 et d’une étude bi-annuelle sur les déchets de bureaux, « sensibiliser la gouvernance de l’entreprise au recyclage est effectivement primordial » car aucune initiative en ce sens ne saurait émerger sans une impulsion par le haut. Il se défend d’encourager la marginalisation du support imprimé, préférant évoquer des « préconisations et bonnes pratiques » pour tendre non pas au « zéro papier » mais au « zéro gaspillage ». La nuance est de taille et ne dispense évidemment pas d’évaluer, au préalable, les impacts d’une dématérialisation partielle de sa communication, en termes d’efficacité dans la transmission du message. « Les entreprises doivent avoir une politique transparente, prendre des engagements publics. Plusieurs choses sont à mettre en place comme la formation des collaborateurs aux éco-gestes, en adaptant des systèmes de tri performants et adaptés pour encourager au recyclage » précise-t-il, non sans rappeler que des guides ont justement été formalisés à cette fin, avec l’aide du WWF.

 

Il s’agit bien en effet de rationaliser sans pour autant se précipiter

 

« Chez Engie comme chez d’autres, admet toutefois explicitement Pascal Nouvel, directeur du service « Editions & Ligne éditoriale » d’Engie, la tentation d’éliminer les envois papier est grande, pour économiser les coûts associés. Nous ne voulons pas imposer des supports, nous nous adaptons aux attentes de nos parties prenantes. Toutes nos publications peuvent être disponibles sur papier et sur Internet. Nous utilisons 2000 tonnes de papier par an et sommes le plus gros contributeur d’Ecofolio » illustre en effet Pascal Nouvel, qui fait donc du libre-choix du client/prestataire un préalable absolu à toute inflexion de la marque en termes de politique papier. « Nous avons défini une politique d’éco-édition autour de 7 grands critères et avons référencé une cinquantaine d’imprimeurs français qui satisfont à ces critères. L’objectif sera d’élargir ce référencement à l’international » poursuit-il, non sans évacuer pour autant l’importance de l’argument économique, qui selon lui, doit faire l’objet d’une analyse aussi complète et précise que possible… « Il est absolument fondamental de pouvoir associer un coût fiscal à des mauvaises pratiques » fait-il notamment remarquer, afin de dépasser les seules logiques de courte vue misant quasi-exclusivement sur la suppression des coûts d’impression/envoi liés à l’édition de documents imprimés. Car à n’en pas douter : les calculs précipités ont un coût, peut-être moins immédiatement perceptible, mais certainement plus longuement préjudiciable… Réaffirmant une volonté de n’imprimer que ce qui est « utile », Pascal Nouvel rappelle toutefois combien la notion d’utilité est en vérité largement associée aux souhaits du consommateur lui-même : « C’est aussi aux clients de se manifester pour faire part de leurs préférences et exprimer leur envie de papier » prend-il soin de noter. Encore faut-il évidemment s’entendre sur les conditions d’un choix librement consenti, la malhonnêteté avec laquelle l’option « papier » versus « dématérialisation » est encore trop souvent présentée ne faisant que souligner à quel point les réponses dépendent souvent de la façon dont on pose les questions…

Qui veut du « Zéro papier » ?

 

… Car à malmener les faits, et quitte à s’accommoder de quelques raccourcis écologiques, le « choix » du support de communication s’apparente hélas encore trop souvent à une simili-injonction repeinte en vert. Si les messages du type « Pensez à l’environnement, passez à la facture dématérialisée » sont certes nettement moins nombreux aujourd’hui qu’il y a quelques années, l’emprise persistante de cette idée (reçue) dans les esprits demeure sensible. D’où la nécessité de s’y opposer, encore et toujours.

« En nous adressant aux entreprises transmettant des messages qui stigmatisent le papier, nous avons amené 17 d’entre elles à en modifier le sens et le contenu » s’enorgueillit Hadrien Cottin (Manager France pour Print Power), qui ne veut pas céder sur ce point au fatalisme. Il est rejoint en cela par Alain Kouck, Président de Culture Papier, qui s’amuse de préciser que « c’est le lecteur qui nous a rappelé qu’il tenait au livre-objet. Et c’est grâce à lui que nous avons tendance, aujourd’hui, à soigner plus que jamais la qualité du contenant ». Plus facile cela dit de tenir tel discours pour le cas du livre, objet noble par excellence, que pour ceux de l’éditique ou de la publicité.

Et pourtant, comme rappelé par Sabine Dubois (Directrice commerciale chez Cèdre), « le zéro papier n’existe pas ». Parce qu’il ne se conçoit pas au-delà de prescriptions inapplicables et parce qu’en dépit de tous les arguments possibles de « rationalisation » (des coûts, de place, de temps, de tri…), il y a pour le papier une appétence directement liée à sa praticité. D’où la conviction qu’il survivra aux slogans qui théorisent sa disparition, à condition effectivement d’en faire le meilleur usage possible. « Cèdre emploie 120 salariés, dont 79 sont en situation de handicap. Trente camions tournent chaque jour en Île de France avec trois plateformes logistiques. Notre combat est d’aller chercher les 50 % d’entreprises restantes qui ne recyclent pas leurs papiers de bureau. 95 % des entreprises que nous visitons n’ont à vrai dire aucune notion de la réglementation sur ce sujet » développe Sabine Dubois, cependant convaincue « qu’il y a une envie de trier, de mieux faire. Mais il faut que ce soit facile, voire ludique ».

Il y a également une volonté de pouvoir « mesurer son action », pour bénéficier d’une réelle lisibilité sur les bienfaits d’un engagement qui doit rimer avec efficacité.

Il semble en tout cas plus constructif de bâtir des projets de sensibilisation au recyclage – dont le papier est une porte d’entrée mais certainement pas la fin – en proposant des solutions concrètes sous forme d’outils souples, adaptables et aisés à mettre en œuvre, dans la mesure où la demande est davantage celle-là que celle d’un « Zéro papier », dont la seule appellation varie entre outrance de langage et non-sens opérationnel.

 

Yoan Rivière, Rédacteur en chef du magazine Acteurs de la Filière Graphique. extrait du n°118