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Jean-Luc Velay ne croit pas que la fin de l’écriture soit pour demain


Tracer des lettres à la main, former des mots avec un stylo, tous ces gestes du quotidien vont-ils être amenés à disparaître ? La question peut être posée au vu des décisions prises dans certains pays et à l’évolution des mentalités. Le clavier va-t-il gagner sur la plume ? Rien n’est perdu mais la bataille s’annonce serrée.

 

C’est un coup de tonnerre dans le monde de l’éducation : 45 états américains ont décidé de rendre optionnelle l’apprentissage de l’écriture manuscrite, en fait l’écriture cursive, l’écriture script étant pour le moment épargnée. Partant du principe que l’écriture manuelle est de moins en moins employée – bien qu’il n’existe pas d’études circonstanciées qui définissent l’utilisation de l’écriture manuelle ou clavier – et prétextant que certaines personnes seraient mortes d’avoir mal lu l’ordonnance de leur médecin, les défenseurs de l’écriture script et les tenants de l’utilisation massive – et même exclusive – des nouvelles technologies dans l’apprentissage, sont revenus à la charge. Mais les Etats-Unis ne sont pas les seuls à être concernés. Dans d’autres endroits du monde, l’apprentissage de l’écriture est délaissé. Ainsi en Inde, des cours pour adultes ont dû être mis en place pour « réapprendre à écrire à la main ». Et en Chine les journalistes évoquent « une crise des caractères chinois » en pensant à certains étudiants ayant des difficultés à tracer les idéogrammes.

Car derrière cette idée, c’est toute l’écriture manuelle qui est menacée selon Jean-Claude Velay, chercheur au CNRS dans le Laboratoire « neurosciences cognitives » à Marseille ; surtout qu’il est préconisé de faire apprendre très tôt aux enfants l’écriture au clavier.

Depuis une dizaine d’années, Jean- Claude Velay travaille sur ce sujet en collaboration avec Marieke Longcamp, afin de savoir si les écritures clavier et manuelle déclenchent les mêmes mouvements. « L’écriture manuscrite nous amène à former des lettres qui doivent ressembler au plus près à la forme visuelle de la lettre, alors qu’au clavier, c’est un mouvement de pointage qui fait apparaître la lettre. » Est-ce seulement un changement de geste d’écriture qui aura lieu ou existera-il un impact sur les non-représentations mentales et cérébrales de l’écrit et sur la façon dont on lit ?

Les deux chercheurs ont réalisé une expérience avec des enfants de trois à cinq ans. Ils ont formé deux groupes ; un premier apprenait l’écriture à la main, le second, un apprentissage au clavier. A la fin de l’essai, ils ont regardé la façon dont les enfants reconnaissaient les lettres qu’ils avaient apprises. Les résultats ont montré que l’apprentissage de l’écriture manuscrite était bénéfique pour les enfants les plus âgés ( entre 4 et 5 ans). Ceux-ci  les lettres et leurs orientations quand ils ont appris à les tracer à la main. Cette reconnaissance visuelle basée sur une mémoire motrice est plus durable.

Et cela demeure un argument important pour garder l’apprentissage manuel.

D’autant que l’expérience a été reproduite avec des sujets adultes, à l’aide d’alphabets étrangers, tamoul et bengali. Le résultat s’est révélé le même ; les sujets adultes reconnaissent mieux les lettres lorsqu’ils les ont apprises à la main. Encore plus intéressant, l’observation a été poursuivie avec l’utilisation d’une IRM fonctionnel, afin de voir les activités cérébrales. Non seulement les sujets sont plus performants pour reconnaître les lettres qu’ils ont apprises manuellement mais les zones du cerveau ne sont pas les mêmes quand ils reconnaissent les lettres au clavier. En effet, les zones motrices qui s’activent lors des mouvements de l’écriture, se mettaient en route, alors que les sujets n’écrivaient pas.

Ceci n’est vrai que lorsque les sujets savent

écrire les lettres à la main. « Le mouvement d’écriture, que l’on produit quand on apprend à tracer des lettres, est plus riche pour constituer une mémoire sensorimotrice. Si l’on n’apprenait plus à faire ces mouvements d’écriture manuscrite, nous n’aurions plus cette représentation sensorimotrice et l’on serait moins rapide et efficace pour identifier les lettres que l’on voit sur du papier » conclut Jean-Luc Velay.

A contrario, d’autres chercheurs ne sont pas si inquiets sur cette évolution, tel Eric Delcroix, expert en communication internet. « Tout dépend du point de vue où l’on se place: pour les générations de 50 ans et plus, je comprends que cela

puisse sembler grave mais pour les adolescents, c‘est une attitude normale ! » Et Eric Delcroix d’aller plus loin : « la communication par l’image va supplanter l’écrit, on le voit déjà avec des applications photos comme Snapchat ou le logiciel de re-connaissance vocale SIRI où il suffit de dicter pour écrire des sms. La tradition orale existait avant l’écriture, elle est en train d’émerger à nouveau. Il y a beaucoup de craintes mais il n’y aura pas de conséquences graves, le passage ressemblera à celui de la plume au stylo bille » prédit l’expert.

Les pressions se font de plus en plus fortes et sont diverses pour basculer vers le clavier. En premier lieu, celles des parents, qui s’angoissent sur l’avenir de leur enfant. Ils pensent que, pratiquer très tôt les nouvelles technologies, est un avantage certain pour leur future insertion professionnelle. L’introduction des tablettes numériques pour la lecture va aussi changer la perception de l’écriture.

Enfin le poids des fabricants de matériels numériques est indéniable, avec à la clé, des enjeux économiques considérables.

Enfin, si plus personne ne sait écrire à la main, l’homme ne sera plus en mesure de lire des manuscrits. Cet argument est balayé d’un revers de main par les tenants de l’écriture clavier qui n’en voit pas le côté indispensable pour le commerce ou la vie de tous les jours. Mais au-delà de l’utilité, il reste une sensation. Pour l’écrivaine Calixte Bayala, « l’écriture manuscrite permet une découverte de soi. L’écriture change en fonction de notre état d’âme. Et nous dit quelque chose de notre identité. »*

Pour Jean-Claude Velay, se pose la question du statut de l’écriture manuscrite.

« Jusqu’à un temps assez récent, l’écriture était destinée à laisser une trace visible pour soi et surtout pour les autres, mais depuis quelques décennies, il s’agit de plus en plus de prendre des notes rapidement, la vitesse est devenue un élément déterminant. »

Il existe alors un vrai risque de voir l’écriture manuscrite disparaître. Restera alors seulement une petite élite qui conservera et transmettra le savoir écrire, comme un trésor inestimable.

* Numéro 23, émission Hondelatte Dimanche du 9 juin 2013

Quand on écrit, l’information nerveuse qui détermine l’ordre d’écriture des traits constituants les caractères est codée dans certaines zones du cerveau : le cortex moteur et le cortex somatosensoriel. Elle forme en quelque sorte une mémoire du mouvement des sensations qui lui sont associées. On parle de mémoire sensorimotrice.

Jean-Luc Velay et Marieke Longcamp, L’essentiel n°11, août- octobre2012 « Clavier ou stylo : comment apprendre à écrire ? »