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Françis Balle, pour la pensée écrite


Seule la pensée écrite permet le recul indispensable à la réflexion

 

Auteur du livre référence pour des générations d’étudiants en communication, Médias et Société dont la 18éme édition vient d’être rééditée, l’universitaire et ancien directeur de l’Institut Français de Presse, Francis Balle est aussi l’auteur du Choc des Incultures et cofondateur en 2007 de La Revue Européenne des médias et du numérique. Il évoque dans cet entretien la crise de crédibilité que traversent certains médias d’information.


 

Depuis que vous pensez et décrypter la relation « Média & Société » comment caractériseriez-vous l’évolution actuelle de l’information, entre obésité et infox ?

 

Plutôt que d’étudier l’influence que les médias exercent sur les gens, il vaut mieux s’interroger, d’abord, sur ce que chaque société fait de ses différents médias. Le « pouvoir » des médias d’information, ou plutôt leur crédit et, partant, leur influence, sinon leur autorité, dépend, en premier ressort, des lois qui les gouvernent et, seulement ultérieurement, de l’usage que chacun a choisi ou accepté d’en faire, des habitudes de chacun, de ce qu’il en fait, de ce qu’il en attend et de ce qu’il en pense.

Les infox, ces fausses informations propagées intentionnellement ou non, avec ou non l’intention de tromper et de porter préjudice, sont aussi vielles que le monde ; elles sont d’autant plus nombreuses que les médias d’information sont nombreux et divers.

Ce qui singularise la situation présente, c’est la facilité avec laquelle elles se propagent, sans démenti aucun, sur les réseaux sociaux. L’inquiétude née de cette prolifération a été popularisé par le rôle qu’on leur a prêté, en 2016 et 2017, lors de l’élection présidentielle aux États-Unis, lors du vote en faveur du Brexit aux Royaume-Uni, et enfin, à l’occasion de la campagne présidentielle française de 2017.

Faut-il, pour chacune de ces occurrences, voir l’effet de campagnes de désinformation venues de l’étranger ? De ces usines à trolls ayant leur siège à Saint-Pétersbourg visant plus particulièrement le futur président de la République française ?  Ou de ces quelque 80 ou 90 millions d’internautes dont les adresses avaient été « siphonnées » dans les registres de Facebook et soigneusement sélectionnés par une officine britannique, Cambridge Analytica, pour être plus sensibles que d’autres aux arguments hostiles au parti démocrate américain ?

Ces questions sont sans doute difficiles à trancher, du moins plus difficiles à trancher que notre volonté d’être rassurés. Elles ont assurément pour mérite de souligner combien est précieuse et irremplaçable, pour les citoyens, la sélection opérée quotidiennement par les journalistes professionnels des médias généralistes dans le flot de plus en plus abondant des nouvelles en provenance d’une actualité toujours plus difficile à déchiffrer.

 

Les médias peuvent-ils retrouver un rôle de garant de l’information, et la loi peut-elle les y aider ?

 

Les seuls garants d’une information « enfin complète et objective », pour reprendre les mots d’Alfred Sauvy, ce sont les journalistes. Ou, plus précisément, le professionnalisme des journalistes qui se veulent indépendants, sans parti pris, affranchis de tout esprit de système. Encore faut-il qu’ils conviennent toujours que l’objectivité est un idéal à la fois indispensable et inaccessible. Il ne leur suffit pas de préférer, comme ils le font parfois, que l’honnêteté suffit, sous prétexte que l’objectivité est impossible : elle est, comme tout idéal, inaccessible, assurément, ce qui ne la rend pas moins indispensable pour autant.

Pour tout journaliste, dès lors qu’il se veut non partisan, « indépendant », la véracité, la rigueur et la sincérité sont comme les vertus de la vérité auxquelles il ne doit jamais renoncer.

Les faits de l’actualité doivent être rapportés dans leur véridicité. Ils doivent être analysés ou interprétés avec une absolue et irréprochable rigueur. Et lorsque la subjectivité risque de brouiller sa perception, le journaliste doit faire montre de cette sincérité qui fut celle d’Albert Camus, interrogé sur les « événements » en Algérie par l’un de ses confrères, qui lui répondit, dans un ultime sursaut de sincérité, qu’il ne fallait pas le presser de choisir entre la justice et sa mère. Faute d’exercer ces vertus, le journaliste perd la confiance qui le lie, par contrat, à ses lecteurs, à ses auditeurs, ou à ses téléspectateurs.

N’allons pas chercher ailleurs les raisons de la crise de crédibilité que traversent certains médias d’information ! À quoi bon attendre de la loi ou d’un quelconque catalogue d’incantations ce qui relève, en ultime ressort, du professionnalisme de chaque journaliste ou, plutôt, des conditions dont les médias d’information sont comptables qui permettent aux journalistes d’obéir aux règles les plus sacrées de leur profession ?

 

 

Dans votre 18ème édition du livre référence, Médias et Sociétés, quelles réponses apportiez-vous aux questions : À quelles règles les médias traditionnels ou en ligne, les plateformes numériques et les réseaux sociaux obéissent-ils ?

 

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ; et je ne suis pas revenu, dans cette 18ème édition de ‘Médias & Sociétes‘, sur la typologie des formes que revêt la communication. Entre la communication publique – ce que les juristes appellent la mise à disposition du public d’un contenu, quel qu’il soit, écrit, sonore ou vidéo, et, d’un autre côté, la communication privée, celle qui concerne l’échange entre deux personnes, existe une communication du troisième type. Celle qui permet à un émetteur-expéditeur de s’adresser, grâce à un média approprié, à une audience de destinataires identifiables et par conséquent identifiés. Cette audience peut être plus ou moins étendue.

Entre les communications « one to many » et les communications « one to one », on trouve par conséquent des communications de plus en plus nombreuses qui correspondent au schéma « un vers quelques-uns ». Ce qui aujourd’hui introduit la confusion, c’est le fait que certains médias nouveaux, les sites d’information, les plateformes numériques ou les réseaux dits « sociaux », se rapprochent tour à tour de l’une ou l’autre des trois formes canoniques de communication, formes qui obéissent chacune à des règles de droit et à des habitudes parfaitement codifiées.

 

La presse papier a-t-elle encore un avenir dans les enjeux civilisationnels d’attention, de rationalité scientifique et de cette « culture des humanités », qui selon vous était un indispensable barrage au ‘Choc des incultures’ titre d’un de vos livres, paru en 2016 ?

 

La presse imprimée, la presse papier sera toujours une terre d’élection pour l’écrit : seule la pensée écrite, imprimée sur papier ou sur l’écran d’une liseuse, permet le recul indispensable à la réflexion ; elle seule permet au lecteur de prendre son temps, de procéder à des retours en arrière, de faire sienne et selon un rythme dont il est le seul maître, une réflexion qui a trouvé par l’écrit son expression la plus achevée, la moins imparfaite .
Les journaux, dans dix ou vingt ans, ne ressembleront pas à ceux d’aujourd’hui. Ils seront probablement moins nombreux, plus divers, ce qui ne signifie nullement que leurs audiences seront plus étroites. Ils seront plus indispensables que jamais, parce que l’écrit, comme forme d’expression de la pensée réfléchie, est indépassable. Et constitue à ce titre le rempart contre ce que j’ai appelé en effet le choc des incultures.

 

Alors que beaucoup – dont vous – sont désormais audibles quand ils dénoncent l’addiction aux écrans, et la mainmise de la « Tech » sur notre attention et nos institutions démocratiques, peut-on prôner la déconnexion ? Sinon l’exigence de ‘sobriété numérique’ peut-elle faire son chemin ?

 

On se méfie aujourd’hui des écrans comme on se méfiait, dans les années 1960, des ravages de la télévision sur la scolarité des enfants. Comme les philosophes de la Grèce antique s’imaginaient que l’essor de l’écriture porterait un dommage irréparable à la mémoire, indispensable pour toute réflexion.
La phobie de certains de nos contemporains vis à vis des écrans oublient que ce sont eux qui ont redonné à l’écrit sa primauté : « l’écran sauvera l’écrit » disait-on il y a quelques années.  D’autre part, les écrans n’ont pas droit de cité dans les écoles que fréquentent les enfants de la Silicon Valley dont les parents travaillent pour les géants d’Internet.
Après une période de fascination, suivie d’une période de saturation, vient le temps, pour toute technique, quelle qu’elle soit, du modus vivendi : de l’usage raisonnable. Pour ceux qui aujourd’hui redoutent les dégâts des écrans, pour notre culture, pour notre démocratie, il est probable que ce temps n’est pas encore venu !